Aventures en pirogue


 
Nicolas connaît une bonne partie de l’océan Indien. Pourtant lorsqu’il se rend dans le nord-ouest de Madagascar en août 1986, c’est la révélation. Dans cette partie de l’île, peu connue et préservée, il découvre un peuple fascinant : les Sakalava (ethnie vivant dans l’ouest et le nord-ouest côtier de Madagascar). Mais c’est également le coup de foudre lorsqu’il rencontre la pirogue sakalava.

Pourtant, des pirogues il en a déjà vues, mais comme celle-ci, jamais !… Tout en elle est peaufiné, animé d’une véritable recherche artistique. De profil, elle semble issue du croisement d’un canoë indien avec une gondole vénitienne. Nicolas est amoureux et, comme toutes les histoires d’amour et de passion, c’est une aventure pleine de coups de cœur, de déchirements et de retrouvailles qu’il vit depuis une dizaine d’années.

“Mon but, explique-t-il, était d’explorer ces trois cents kilomètres de côtes très découpées, pleines d’îles, bourrées de recoins, le plus en détail possible. Ainsi, je passais trois ou quatre jours dans chaque village ou lieu visité. Je l’ai fait en pirogue parce que j’en étais amoureux comme je peux l’être du peuple Sakalava. Quelqu’un d’autre que moi aurait pu ajouter un moteur (et ça m’aurait simplifié la tâche bien souvent) ou choisir de le faire en zodiac.

Cependant, à mon désir de le faire en puriste, s’ajoutait celui de vivre en harmonie avec le milieu Sakalava, et dans tous les cas, de limiter les contrastes entre nos deux cultures, nos deux mondes. On n’a pas le même contact avec la population lorsqu’on arrive en pirogue vêtu d’un pagne et que l’on parle leur langue. Je voulais comprendre comment naissent ces pirogues merveilleuses, comment on construit une case, pourquoi tant de choses sont tabous, comprendre et en jouir… jouir de la mer, de la voile, du soleil, de la nature vierge et de toute la liberté qui allait prendre avec cette aventure une formidable dimension”.

Il y a eu Corto, sa première pirogue. A peine 7 mêtres sur quarante cinq centimêtres de large. Des mois d’apprentissage sur un bateau étroit et mal conçu, qui saura pourtant lui faire aimer au delà de toute mesure ces “trimarans au flotteur invisible”
 
Le baptême de Corto et la Princesse Eva
Nicolas décide de faire baptiser Corto par la Princesse de l'île. Il souhaite la protéger contre le mauvais sort et rendre hommage à ces royautés qui le fascinent. Son journal de bord nous explique la cérémonie :
“Aujourd’hui, je viens de vivre ce qui est pour moi peut-être un des plus beaux moments parmi les Sakalava. J’ai fait baptiser Corto par la Princesse Eva d’Antamatama. Nous nous sommes d’abord réunis dans sa case, assis par terre face au nord-est, en l’occurrence face à la mer.

Avec moi, il y avait Jean-René, Philippe, sa copine, deux hommes et une femme du village. Face à nous contre le mur en “falafa”, la princesse avait disposé les deux litres de rhum que constituaient nos offrandes. Dans une assiette en fer émaillé, elle avait disposé divers objets hétéroclites surnageant plus ou moins dans une sorte de bouillon composé de craie et d’eau.

A tour de rôle, un homme puis une femme et enfin la princesse ont invoqué les autorités des ancêtres afin d’obtenir la bénédiction et la protection pour Corto, nous-mêmes, et notre famille en l’étendant à la pêche, à l’argent et au bonheur ! Chaque invocation durait entre cinq et dix minutes et était déclamée d’une manière vivante, comme une personne s’adresse à une autre personne, comme celui qui aime parle au défunt aimé, comme les vivants parlent à ceux qui ne sont pas morts. Pendant ce temps l’assistance, les mains jointes, se recueille, la cérémonie n’en revêt pas moins un caractère décontracté, solennel, mais aéré.

Ces invocations terminées, la princesse nous a fait boire un peu d’un mélange de craie et d’eau. Ensuite je lui ai donné 5 000 Francs malgaches (25 francs français) qu’elle a déposés dans l’assiette. Elle a invoqué à nouveau les ancêtres en les priant d’accepter cette offrande en gage de notre respect. Puis elle nous a baptisés en nous apposant un point blanc du liquide crayeux sur le sommet du crâne. Ça c’était la première partie du baptême.

La seconde s’est déroulée à l’extérieur. Tout d’abord la princesse a rempli une petite bouteille avec du rhum brun (il y avait un litre de brun et un litre de blanc, mais les ancêtres préfèrent le brun). Elle a ensuite déposé la bouteille dans le “mitaï”, sorte de temple à reliques et offrandes devant lequel on vient prier mais dont l’accès de la pièce proprement dite est réservé à la princesse. Nous l’avons attendue puis nous sommes descendus sur la place avec elle.

La princesse Eva a copieusement arrosé Corto “des pieds à la tête” avec le reste de rhum brun en demandant aux ancêtres de protéger cette pirogue et de lui accorder des vents favorables. Pour finir je lui ai offert un “lamba” (pagne traditionnel) et Philippe une cassette de Mozart. J’ai lu dans ses beaux yeux de vieille princesse qu’elle était heureuse, je crois qu’elle a su lire la même chose dans les miens. Je crois avoir vu une princesse Eva qui revivait ce jour-là sous la pluie, une bouteille à la main. C’était beau, nom de Dieu !…

Il restait après l’arrosage de Corto un litre de rhum blanc, on l’a bu avec les autres gars du village. J’écrirai plus tard ce que je pense du bonheur de la Princesse Eva.”
 
Rayon de bonheur pour la Princesse Eva 
“Je crois que toutes les princesses, reines et rois Sakalavas ont conscience qu’ils représentent la dernière génération encore pourvue d’une aura respectée. La plupart des  Sakalavas respectent leur autorité, ils ont de plus en plus de mal à l’admettre ouvertement. 

Dans ce contexte, nous, “Vazaha”, avons demandé modestement à la princesse Eva de baptiser Corto. Le symbole de ce qui doit amener la déchéance de la souveraineté Sakalava demande précisément à la princesse d’agir en sa faveur en tant que princesse. L’effort d’apprendre la langue sakalava vient renforcer la valeur symbolique de cette requête.

Donner 5 000 francs malgaches (1987) c’est beaucoup et ça honore les ancêtres, or honorer les ancêtres c’est aussi honorer la princesse. Elle a existé en tant que princesse et c’est sans doute, outre le lamba et la cassette de Mozart (si originale par rapport à tout ce qui lui avait été donné d’entendre) le plus beau cadeau que nous pouvions lui faire.

Je crois que c’est tout cela qui a inspiré sa reconnaissance en nous offrant un poulet, comme si la cérémonie avait été plus qu’un baptême, un véritable partage …”

Sa vie lui plaît plus que tout, la pirogue certes mais tout autour fait partie du plaisir de la vie, la plongée sous-marine vierge de tout regard humain, les filles souriantes et douces comme les fruits, les petits matins de plénitude, les cocotiers, les rires et le partage du soleil que les Sakalava appellent “l’œil du jour”. Il écrira début janvier 1988, dans son journal de bord :
“Il pourrait être deux heures du matin car il fait nuit, mais j’entends une petite voix qui se penche au balcon de mon cerveau engourdi par le sommeil pour me dire que l’aube est proche. En même temps, j’écoute le bruit têtu et agaçant de deux ou trois moustiques. Ils semblent en vouloir à ma joue droite, à mes paupières closes qui, seules, émergent de mon drap.

Je le remonte un peu et concentre mon attention sur les bruits de la nuit. Guettant le signe qui pourra m’indiquer l’heure qu’il est. Les oiseaux dorment, les coqs du village aussi mais j’entends un bruit de bois entrechoqué régulièrement, assourdi, caractéristique : les pêcheurs poussent leurs embarcations sur l’eau et rament en cadence.

La musique du faible ressac de la mer que je sens à quelques mètres de mes pieds me coupe soudainement de la demi-somnolence dans laquelle je laissais errer mon esprit. La mer est haute. J’ouvre les paupières et me décide enfin à sortir mon bras gauche de dessous les draps pour regarder ma montre. J’oriente le cadran vers un hypothétique rayon de lumière. Mais les étoiles ne suffisent pas.

A tâtons, je cherche la boîte d’allumettes, la trouve à demi ensablée du côté de mon journal de bord, en craque une : il est quatre heures un quart. Je me dresse sur mes coudes et rejette d’un mouvement le drap qui me couvrait. Puis je tourne la tête un peu sur la droite et regarde Abdallah qui, couché en chien de fusil, fait semblant de dormir. Je sais que l’allumette l’a réveillé et qu’il attend, comme tous les matins, que le feu crépite pour se lever.

Je balaie alors du regard l’intérieur de ma tente qui consiste en fait en une moustiquaire plus ou moins flasque, surmontée d’une toile cirée à grosses fleurs jaune et marron soutenue par des piquets de bois et je souris. Je souris parce que comme tous les matins depuis des mois je ne me lève pas à l’aube pour aller travailler mais pour vivre avec un grand “V”.

Comme tous les jours depuis des mois je prends plaisir à me sentir vivre en harmonie avec les circonstances, à regarder la lumière évoluer dans un cycle immuable, je prends plaisir à regarder le soleil se lever, se coucher sur ce fond de nord-ouest malgache. Comme tous les jours depuis des mois je souris avec mes tripes. Je sors alors de ma tente pour constater que l’aube n’a pas encore commencé à teinter la nuit. Le sable est tiède sous mes pieds, ma pirogue ondule doucement à quelques dizaines de mètres du rivage. Docile elle attend. Le bruissement des cocotiers m’indique que la brise de terre s’est levée. 

Comme dans tous les endroits chauds du monde, c’est un vent matinal qui souffle assez faiblement et qui meurt avec la montée du soleil vers son midi. Quand il peut nous être favorable comme aujourd’hui, il faut se lever tôt pour en profiter pleinement.
Comme tous les matins depuis des mois, ma première occupation est de préparer le café et le petit déjeuner. Le café est chez moi un rite immuable que je tiens à perpétrer envers et contre tout, quoi qu’il arrive.

Même pendant le cyclone qui nous avait surpris Abdallah et moi, en pleine nuit, alors que la tente s’était envolée, ma pirogue coulée, toutes mes affaires trempées, j’avais mis un point d’honneur à préparer le café à coup de pétrole pour obtenir finalement un breuvage tiède, infect mais efficace. Aujourd’hui, heureusement tout est sec et quelques gouttes de pétrole suffisent à enflammer le bois. Pour ce qui est du petit déjeuner, c’est l’inévitable plat de riz accompagné de poisson, de langouste ou de gibier. C’est en général quand le fumet de celui-ci chatouille les narines d’Abdallah, qu’il se lève.”

Les années passent, les pirogues se succèdent et leurs tailles augmentent. Ainsise suivent “Jirany I”, “Jirany II”, “Alefa”, “Atsika”, “Tsara Sora”, “Wazala”, “Karaomby”. Les explorations s’accumulent mais ne se ressemblent pas. La joie et l’enthousiasme accompagnent ces centaines de jours et de nuits passés à écouter la nature et les hommes de cette région.
 
Alefa 
Il y a sept ans, Nicolas décide de vivre de ce concept de voyage. Il crée autour de sa quatrième pirogue “Alefa” une société du nom de cette dernière. “Alefa” signifie en malgache “Allons-Y !”... Symbole d’enthousiasme et de dynamisme.
Alefa aujourd’hui, c’est quatre pirogues aux dimensions hors du commun et une équipe de passionnés toujours prête à faire découvrir ce qu’ils aiment.

“Alefa” organise des circuits découverte de 3 à 21 jours entre Nosy-Be et la Baie de Moramba. 250 km de paysages les plus divers où la mer représente la seule voie d’accès. Monde de sable blanc, jaune, rose ou noir, monde de palétuviers, de collines, de cocotiers, de montagnes, de rivières, de torrents, de marécages, de lagons et de pirogues. Seul “Alefa” propose des circuits dans ces contrées exceptionnelles et magnifiques. Plus de quatre vingt points de bivouac retenus, comme autant de portes ouvertes sur un grand Madagascar ignoré. Partir avec “Alefa” c’est essentiellement adhérer à une conception originale d’un circuit découverte. Il s’agit de vivre une aventure pour le meilleur de ce qu’elle contient : le plaisir des sens.

C’est embarquer à bord d’une grande pirogue à voiles en emportant des bases alimentaires et beaucoup de fruits. La cuisine (excellente !) est au feu de bois et le couchage se passe sous la tente igloo. Tous les jours nous pourvoyons à notre nourriture par la pêche, la cueillette, l’achat de quelques produits aux pêcheurs et aux paysans, la chasse sous-marine et parfois la chasse terrestre.

Toutes ces activités sont autant de prétextes pour mieux se fondre dans ce monde préservé. On découvre ainsi les villages, leurs habitants, leurs coutumes, la flore et la faune endémiques de cette région. L’omniprésence du bois et la propulsion à la voile participent également activement à l’identité des circuits d’Alefa. Vous découvrirez alors une sensation rare, celle de vous retrouver harmonieusement baignés dans un décor somptueux, entourés de gentillesse, d’attention et de sourires, une sorte de confort originel.

Ces circuits s’adressent à tous, de six mois à soixante dix sept ans, sportifs ou non, car “Alefa” est avant tout un état d’esprit et une structure pour découvrir en toute sécurité cette région extraordinaire.